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Bouc-Bel-Air : à Albertas, l'eau tient lieu d'architecture

4 octobre 2026 — La rédaction 1894 Property

Bouc-Bel-Air : à Albertas, l'eau tient lieu d'architecture

On arrive à Albertas sans y être préparé. Une haie, un portail, une descente, et le vallon s'ouvre : six hectares de terrasses étagées, de bassins, de buis taillés et de statues de pierre, à quelques minutes d'Aix-en-Provence, sur la commune de Bouc-Bel-Air. Le jardin est classé au titre des monuments historiques, porte le label Jardin remarquable depuis 2007 et appartient à la même famille depuis 1673. Il n'a jamais eu de château.

Capter l'eau avant de dessiner le jardin

Tout commence vers 1630 avec Henri de Séguiran, premier président de la Cour des comptes et lieutenant général des mers du Levant. Il achète des terres dans ce vallon et, avant toute autre chose, canalise les sources. L'ordre des opérations dit l'essentiel de l'intelligence du lieu : en Provence, on ne plante pas avant d'avoir résolu la question de l'eau. Les bassins qui font aujourd'hui la beauté du jardin ont d'abord été pensés comme des réserves d'arrosage autant que comme des pièces d'agrément, et c'est cette double nature qui explique leur taille, leur position dans la pente, leur générosité.

Vers 1640, Séguiran engage la création des jardins proprement dits. Le vocabulaire est italien — grotte tapissée de coquillages, mascarons, nymphée, théâtre de verdure — mais la mise en œuvre reste provençale : la pierre est locale, la pente est travaillée en terrasses pour tenir la terre, et les alignements de platanes font autant d'ombre que de perspective. Les quatre sources du domaine alimentent un réseau de galeries, de canaux, de jets et de bassins dont le grand canal, nourri par treize mascarons, reste la pièce la plus spectaculaire.

En Provence, on ne plante pas avant d'avoir résolu la question de l'eau.

Quatre terrasses, dix-sept jets

Le jardin se lit en montant, ou en descendant, selon qu'on cherche le dessin ou le point de vue. La terrasse d'accueil est celle du grand canal et d'une pièce d'eau dessinée en forme de lyre. Vient ensuite la terrasse du boulingrin, où s'ouvre le bassin le plus célèbre du domaine : dix-sept jets et huit tritons de pierre, une pièce alimentée par les seules sources captées en amont, et qui tient de la démonstration autant que de l'ornement.

Plus haut, la terrasse des parterres aligne ses haies de buis autour d'un bassin octogonal et de quatre statues monumentales — Hercule, David, Mars et le Gladiateur Borghèse — qui scandent l'espace comme autant de repères. La terrasse supérieure, enfin, est celle des sources et des vues : on y comprend d'un coup d'œil que le jardin n'est pas posé dans le paysage mais découpé dedans, encadré par les arbres hauts qui ferment le vallon.

La statuaire ne s'arrête pas aux quatre colosses. Tritons, atlantes, sphinx, un Samson, un Neptune dû au sculpteur Chastel : le peuple de pierre d'Albertas est nombreux, et sa fonction n'est pas seulement décorative. Il marque les seuils, signale les changements de niveau, oriente le regard là où le dessin seul ne suffirait pas. Côté végétal, la liste des remarquables est courte et parlante : un érable de Montpellier, un chêne centenaire, des alignements de platanes. Ici, le patrimoine est d'abord minéral et hydraulique ; le végétal l'accompagne.

Un château jamais bâti, une ville qui porte le nom

En 1673, le domaine entre dans la famille d'Albertas par le mariage de Marc-Antoine avec Madeleine de Séguiran. Le XVIIIe siècle sera celui de l'agrandissement : Henri-Reynaud puis Jean-Baptiste d'Albertas prolongent les jardins vers le sud et font construire, vers 1735, le grand portail Louis XV, au moment même où la route royale est déviée. Le geste est significatif : on redessine la circulation du territoire pour donner au jardin son entrée.

Puis vient le plan de 1751, dressé pour Jean-Baptiste d'Albertas, premier président de la Cour des comptes d'Aix. Il montre les jardins tels qu'on les connaît et, au centre, l'emplacement d'un château qui ne sera jamais construit. C'est l'anomalie fondatrice d'Albertas : un jardin sans la maison qu'il devait servir, donc un jardin qui se suffit, et dont la composition n'a jamais été rattrapée, écrasée ou contredite par un bâtiment. Jean-Baptiste d'Albertas mourra assassiné le 14 juillet 1790, un an jour pour jour après la prise de la Bastille.

La même famille, la même génération, laissait au même moment une autre empreinte, urbaine celle-là. À Aix, rue Espariat, Henri d'Albertas puis son fils Jean-Baptiste font aménager entre 1735 et 1746 une place entière destinée à mettre en scène leur hôtel particulier, que Laurent Vallon avait reconstruit en 1724. Le tracé de la place est confié à partir de 1742 à Georges Vallon, fils du précédent et architecte de la ville. L'ensemble — façades, toitures, sol de la place, fontaine — est classé monument historique depuis le 21 juillet 2000. Deux projets, deux échelles, une même idée : l'espace vide, composé et cadré, vaut autant que le bâti.

La permanence comme projet

Ce qui rend Albertas précieux n'est pas seulement son dessin, c'est sa continuité. Un inventaire successoral de 1680, établi à la mort du fils de Séguiran, décrit avec précision l'essentiel de ce que l'on voit encore : les bassins, les parterres, les statues, la grotte. Trois siècles et demi plus tard, le jardin est largement celui de ce document. Peu de jardins français, à cette échelle, peuvent en dire autant.

Cette permanence n'a rien eu d'automatique. Après une dégradation sensible au début du XXe siècle, Jean d'Albertas lance en 1949 une campagne de restauration qui remet en état les circuits d'eau et les maçonneries. Le jardin est inscrit à l'Inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1960, puis classé en 1993. Depuis 1990, Olivier, Bruno et Daniel Latil d'Albertas poursuivent le chantier — car c'en est un, permanent, où la restauration d'un bassin précède toujours la replantation d'un parterre.

Le domaine vit aussi de son public. Il ouvre les week-ends et jours fériés de mai, septembre et octobre, puis tous les jours en juin, juillet et août, en fin d'après-midi, quand la lumière rase les buis et que l'eau fait son travail sonore. Et chaque fin mai, les Journées des plantes d'Albertas rassemblent pépiniéristes, ferronniers et fabricants de mobilier de jardin : trente ans d'existence, des dizaines d'exposants et une affluence annoncée autour de vingt mille visiteurs en font le premier rendez-vous consacré à l'art du jardin dans le sud de la France. Un jardin privé classé qui devient, trois jours par an, une place de marché savante : la formule dit assez bien ce qu'Albertas a réussi.

Reste la leçon, utile à qui cherche une bastide ou un domaine dans le pays d'Aix : la valeur durable d'une propriété provençale se lit souvent moins dans ses volumes que dans la manière dont l'eau y arrive, y circule et y reste — ce que les propriétés présentées par 1894 Property rappellent à leur échelle.

Sources : Ministère de la Culture, DRAC Provence-Alpes-Côte d'Azur, « Bouc-Bel-Air — Jardins d'Albertas », label Jardin remarquable ; Jardins d'Albertas, « Les jardins — Histoire » ; Comité des Parcs et Jardins de France, fiche « Jardins d'Albertas » ; Ville d'Aix-en-Provence, « Place d'Albertas » ; Wikipédia, « Jardins d'Albertas » ; Frequence-Sud, « Les Journées des Plantes d'Albertas ».

— Photo : Liz DeLassus / Unsplash