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Cap Martin : la villa E-1027 d'Eileen Gray et l'ombre du Cabanon

25 septembre 2026 — La rédaction 1894 Property

Cap Martin : la villa E-1027 d'Eileen Gray et l'ombre du Cabanon

Sur un éperon de rocaille qui domine la baie de Roquebrune-Cap-Martin, entre Monaco et Menton, une maison blanche tient en équilibre au-dessus du maquis. Elle n'a pas d'adresse, pas de portail, pas d'allée : on y accède à pied, par un sentier qui descend vers la mer. Elle porte un nom qui ressemble à une référence de catalogue, E-1027, et elle passe pour l'une des constructions les plus discutées du vingtième siècle. Le Centre des monuments nationaux présente aujourd'hui l'ensemble sous le nom de Cap Moderne, et l'été 2026 y a donné lieu à une commémoration : le 24 juillet, la commune a célébré les dix ans de l'inscription du Cabanon de Le Corbusier au patrimoine mondial de l'UNESCO, intervenue le 17 juillet 2016.

Un terrain repéré en 1925, une maison achevée en 1929

Le secteur est fréquenté depuis que le rail a atteint la côte, en 1869. C'est en 1925 que le terrain est repéré, et entre 1926 et 1929 que s'élève la villa, conçue par la créatrice irlandaise Eileen Gray avec l'architecte roumain Jean Badovici. Le nom est un chiffre amoureux : E pour Eileen, 10 pour la dixième lettre de l'alphabet, J de Jean, 2 pour le B de Badovici, 7 pour le G de Gray. Gray n'avait alors construit aucune maison. Elle dessinait des laques, des paravents, des meubles ; elle tenait une galerie à Paris. E-1027 est sa première architecture, et elle en a tout tenu, du gros œuvre aux poignées.

La villa développe cent vingt mètres carrés intérieurs et cinquante-cinq mètres carrés couverts sous pilotis. Ossature de béton, murs de briques creuses, plan en L sur deux niveaux, toit-terrasse : les cinq points de l'architecture moderne y sont appliqués à la lettre. Mais l'esprit n'est pas celui du manifeste. Là où le fonctionnalisme de l'époque produisait des volumes abstraits, Gray cherche l'usage, le corps, la lumière rasante du matin. Les couleurs mêmes sont prises au paysage : bleu du côté de la mer, ocre du côté de la terre.

Le vocabulaire du yacht traverse la maison. Rangements encastrés, coursives, hublots, cloisons pivotantes, filets, échelles : tout ce qui, sur un bateau, économise le geste et l'espace se retrouve ici transposé dans une maison de vacances. Eileen Gray y installe des meubles devenus depuis des pièces de référence, le fauteuil Transat, le siège Bibendum, et cette petite table circulaire à hauteur réglable qui porte le nom de la villa, pensée pour que sa sœur puisse prendre son petit-déjeuner au lit sans semer de miettes dans les draps. Sur les murs, des inscriptions peintes tiennent lieu de signalétique et d'humour domestique : entrez lentement, défense de rire.

Là où le fonctionnalisme de l'époque produisait des volumes abstraits, Gray cherche l'usage, le corps, la lumière rasante du matin.

Les peintures murales et la querelle

Gray et Badovici se séparent, et la maison revient à ce dernier en 1932. Le Corbusier, ami de Badovici, y séjourne. En 1938 et 1939, il couvre de peintures murales les surfaces blanches que Gray avait voulues nues. Elle y voit un acte de vandalisme. La querelle n'a jamais été tranchée, et elle a durablement brouillé la lecture de la villa : pendant des décennies, E-1027 a été citée comme une maison de Le Corbusier, ou comme une maison de Badovici, avant que l'historiographie ne rende à Eileen Gray la paternité de l'œuvre. Les peintures, elles, ont été conservées et restaurées ; sept d'entre elles figurent au bilan de la campagne de travaux.

Le Corbusier revient au Cap Martin en 1949, alors qu'il travaille au plan d'urbanisme de Bogotá. Il y rencontre Thomas Rebutato, ancien plombier niçois installé sur la parcelle voisine, qui y tient une guinguette ouverte à la fin des années 1940, l'Étoile de Mer. De cette amitié naît l'ensemble le plus improbable du site.

Le Cabanon, quinze mètres carrés au Modulor

En 1951, Rebutato autorise Le Corbusier à accoler une cabane à son établissement, avec une porte de communication pour passer dîner. L'architecte y applique son Modulor : un carré de 3,66 mètres de côté, 2,26 mètres sous plafond, un peu moins de quinze mètres carrés. Les éléments de bois sont préfabriqués à Ajaccio par le menuisier corse Charles Barberis, puis montés sur place. Bardage en écorce de pin, toiture d'Eternit à une pente. À l'intérieur, un lit-coffre, une penderie, une table de travail, deux tabourets, un lavabo, des lambris peints en vert, rouge et blanc, un parquet jaune, et dans le couloir d'entrée une peinture murale intitulée Taureaux.

Le Cabanon n'est pas une fantaisie de villégiature. C'est l'aboutissement de trente ans de recherche sur la cellule minimale, construit pour soi, à l'échelle exacte de son occupant. Il est aujourd'hui la plus petite œuvre inscrite au patrimoine mondial, dans le cadre de la série de dix-sept sites répartis sur sept pays retenue en 2016 sous le titre L'Œuvre architecturale de Le Corbusier. À partir de 1954, une baraque d'atelier s'y ajoute, puis, en 1957, cinq unités de camping de neuf mètres carrés chacune, dessinées pour Rebutato : cinq cellules identiques, exercice de standardisation grandeur nature.

L'histoire s'achève sur cette même plage. Le 27 août 1965, Le Corbusier meurt d'une crise cardiaque en nageant au large de Roquebrune-Cap-Martin. Il repose au cimetière de la commune, sous une tombe qu'il avait lui-même dessinée après la mort d'Yvonne Gallis, sa femme, le 5 octobre 1957, et pour laquelle il avait obtenu une concession le 25 mars 1958. Barberis, le menuisier du Cabanon, comptait parmi les artisans du chantier.

Ce que la restauration a rendu

Le Conservatoire du littoral a acquis la villa en 1999. L'ensemble était alors dans un état préoccupant : béton armé rongé par les embruns, mobilier dispersé ou détruit, occupations successives et dégradations. La campagne de restauration, portée par l'association Cap Moderne avec le soutien de la direction régionale des affaires culturelles de Provence-Alpes-Côte d'Azur, du Conservatoire du littoral, de la Getty Foundation et de mécènes privés, a représenté environ 5,5 millions d'euros pour l'ensemble du site, financés pour un peu plus de la moitié sur fonds publics. La villa a rouvert au public en juillet 2021.

Le détail des travaux dit la difficulté de l'exercice. Plus de cent quatre-vingts meubles et équipements dessinés par Gray ont été restaurés ou refaits selon les techniques et les matériaux d'origine, y compris des verres industriels rares à motif de losanges dont il a fallu retrouver la fabrication. Le béton, lui, a été traité par protection cathodique à courant imposé, technique empruntée aux ouvrages d'art marins, pour arrêter la corrosion des armatures sans démonter la structure. Le chantier a été distingué en 2022 par un prix du patrimoine européen Europa Nostra, le jury saluant un travail exemplaire pour la conservation de l'architecture moderne.

Visiter

Cap Moderne se visite de début avril à fin octobre, uniquement sur réservation et en visite guidée, à raison de quatre départs par jour depuis le hangar d'accueil. Le plein tarif est de dix-huit euros. L'accès se fait à pied, depuis la gare de Cap-Martin–Roquebrune ou par le sentier littoral ; le site n'est pas adapté aux personnes à mobilité réduite, et la photographie est interdite à l'intérieur du Cabanon. Deux expositions se tiennent au hangar jusqu'en octobre dans le cadre de l'anniversaire de l'inscription.

Ce que l'on retient, en redescendant vers la mer, tient en peu de choses : une maison de cent vingt mètres carrés, une cabane de quinze, et l'idée qu'un lieu se juge à la justesse de ce qu'il permet d'y vivre plutôt qu'à sa dimension. C'est aussi ce qui fait la valeur des propriétés que présente 1894 Property, sur cette côte comme dans l'arrière-pays.

Sources : Centre des monuments nationaux, Cap Moderne — Histoire du site et informations pratiques ; Cap Moderne, Villa E-1027 ; Fondation Le Corbusier, Le Cabanon (1951) et Tombe de Le Corbusier (1958-1965) ; Europa Nostra, European Heritage Awards — Villa E-1027 ; Les Petites Affiches, Roquebrune-Cap-Martin célèbre les dix ans de l'inscription du Cabanon de Le Corbusier à l'UNESCO ; ArchDaily, Eileen Gray's E-1027 Villa is Restored and Open to the Public.

— Photo : Valentin Lacoste / Unsplash

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