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Marseille, 1748 : le petit feu et l'âge bref de la faïence

31 octobre 2026 — La rédaction 1894 Property

Marseille, 1748 : le petit feu et l'âge bref de la faïence

Un vert d'eau posé en couche mince sur un émail blanc, quelques insectes dorés, trois nœuds de ruban : les faïences sorties des fours marseillais dans le troisième quart du XVIIIe siècle se reconnaissent à une palette qui n'appartient qu'à elles. Avant, la ville cuisait du camaïeu bleu comme Moustiers. Après, elle ne cuisait plus rien. L'épisode a duré une trentaine d'années, et il tient à un procédé de cuisson.

Saint-Jean-du-Désert, la terre avant le décor

L'histoire commence à l'est du Vieux-Port, sur les terres argileuses de Saint-Jean-du-Désert. En 1674, le banquier Joseph Fabre y achète des parcelles et y installe la première faïencerie de Marseille. Trois ans plus tard, la direction de l'atelier passe à Joseph Clérissy (1643-1685), venu de Moustiers-Sainte-Marie : les premières pièces sortent en camaïeu bleu, au cobalt, avec du manganèse pour les contours. En 1697, Antoine Clérissy, vingt-cinq ans, prend la suite et signe d'un monogramme AC.

Au début du siècle suivant, l'activité quitte le faubourg pour border les portes de la ville, au nord vers la porte d'Aix, au sud vers la porte de Rome et la porte de Paradis. Joseph Fauchier, directeur vers 1710 puis à son compte dès 1727, syndic des faïenciers à partir de 1720, agrandit son usine en 1735 puis en 1742 ; elle tiendra jusqu'en 1795. À ce stade, Marseille fait de la bonne faïence de table, dans la manière de la Provence intérieure. Rien qui la distingue vraiment.

1748 : un décor cuit à l'envers

La rupture ne vient pas de Marseille mais de Strasbourg. Le décor dit de petit feu consiste à peindre non pas sur la terre crue, mais sur un émail blanc déjà cuit et refroidi, puis à repasser la pièce au four à des températures décroissantes, les tons les plus fragiles étant cuits en dernier. La contrainte est inversée : au lieu d'un seul passage brutal qui fige tout, le peintre dispose de couleurs que la chaleur n'écrase plus. Les Hannong, à Strasbourg, exploitent le procédé jusqu'à leur faillite, en 1781.

À Marseille, la Grande Encyclopédie Larousse situe en 1748 le début d'une production remarquable au petit feu, et l'attribue à Pierrette Perrin associée à Honoré Savy : peinture sur émail, et une palette de verts que l'on ne trouve pas ailleurs. Le changement n'est pas de forme. Les assiettes, les pots à oille, les terrines gardent le dessin rocaille que la ville ne quittera jamais vraiment.

Le petit feu ne change pas la forme des assiettes : il change ce que l'on peut y peindre.

Une veuve, un associé, un vert

Pierrette Candelot, fille d'un maître ouvrier en soie, avait épousé à Notre-Dame-des-Accoules le faïencier Claude Perrin, né à Nevers ; six enfants. Claude Perrin travaille probablement pour Fauchier entre 1733 et 1745, dirige à partir de 1743 une faïencerie de Pierre Fabre hors la porte de Rome, et meurt brutalement à cinquante-deux ans. Sa veuve reprend l'affaire, d'abord sur de la vaisselle commune, et ne cesse plus d'étendre : des terrains en 1750 ; à Mazargues, en 1754, une propriété riche en sable dolomitique, le fondant de l'émail ; un bâtiment neuf en 1757 ; le rachat d'une faïencerie voisine pour 13 050 livres. Ses pièces portent le chiffre VP, et on lui doit de grands services à potage et à terrines.

Honoré Savy s'associe à elle en 1757, ouvre sa propre fabrique en 1764, et l'association se défait au milieu des années 1760. La séparation est si tardive, et les mains si proches, que les spécialistes distinguent encore mal aujourd'hui la production de l'un de celle de l'autre. On crédite Savy d'avoir tiré du cuivre un vert qu'il employait en monochrome. En juillet 1777, Monsieur, comte de Provence et frère de Louis XVI, visite son atelier, place la fabrique sous sa protection et l'autorise à porter ses armes. Savy meurt le 24 septembre 1790, sans enfant.

Autour d'eux, la ville compte une poignée de maisons qui comptent : Gaspard Robert, installé en 1753 près de la porte de Rome, autorisé à produire de la porcelaine en 1767 et élu député du Tiers-État en 1789 ; la maison Leroy, héritée des Héraud et transférée à Fongate après expropriation ; Antoine Bonnefoy, formé chez Robert en 1762, en société avec son frère en 1777, mort en 1795 juste après avoir achevé une nouvelle fabrique.

Trente ans, puis les faïences anglaises

Le sommet se place entre 1750 et les années 1785-1789. Trente-cinq ans, pas davantage. La ville avait pourtant des ambitions plus hautes : Robert obtient l'autorisation de faire de la porcelaine en 1767, Savy la demande en 1765 et s'en voit dissuader par le ministre Bertin, un almanach de commerce le donne en 1779-1780 fabricant à la fois de faïence émaillée et de porcelaine. Mais c'est Limoges qui prendra la porcelaine française, et le traité de commerce signé à la veille de la Révolution ouvre le marché français aux faïences fines venues d'Angleterre. La Grande Encyclopédie Larousse juge que l'art du faïencier s'en trouve « gravement compromis », avant que la porcelaine de table ne se banalise à son tour.

Les comptes se tendent vite. Chez la veuve Perrin, des emprunts en 1778 et 1781, une société avec son fils Joseph déclarée en faillite, puis l'autorisation de poursuivre obtenue à la fin de 1783 et la production relancée. Elle meurt en 1793, à quatre-vingt-cinq ans. Joseph Perrin tient encore quelques années ; la faïencerie ferme définitivement à la fin de 1803. Fauchier s'était arrêté en 1795. Augustin Bonnefoy, fidèle au décor à la grecque, éteint le dernier four en 1815. Entre 1796 et 1806, les faïenceries marseillaises disparaissent toutes.

Ce qu'il en reste, au parc Borély

Les pièces, elles, ont survécu, et se voient aujourd'hui dans un bâtiment presque exactement contemporain de leur fabrication. Louis Borély (1692-1768), négociant marseillais, fait établir à son retour d'Égypte, en 1767, le projet d'une maison de campagne sur le domaine de Bonneveine ; l'architecte Clérisseau en donne le dessin, Esprit Brun en reprend l'élévation dans un registre français plus sobre, et les travaux, achevés en 1778, sont suivis par Louis-Joseph Denis Borély, qui confie les décors intérieurs au peintre Louis Chaix. Le château est protégé au titre des monuments historiques depuis 1936.

Il abrite, depuis l'année capitale de 2013, le musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode, qui porte l'appellation Musée de France par arrêté du 17 septembre 2003 et a recueilli l'essentiel des collections du musée de la Faïence du château Pastré, fermé fin 2012. Environ deux mille cinq cents œuvres du XVIIIe siècle à nos jours y sont présentées sur quelque mille six cents mètres carrés : faïences de Marseille, de Moustiers et de Saint-Jean-du-Désert, mobilier, verres, tentures de cuir, papier peint panoramique de la manufacture Zuber, plus de cent trente pièces du céramiste Théodore Deck, et un département mode. Un legs du critique d'art Maurice Feuillet et de son épouse y a ajouté, en 1964, deux cent cinquante-trois dessins du XVIIIe siècle.

Le détail le plus juste du parcours n'est pas une vitrine mais une table : dans la salle à manger, dont Philippe Rey a peint les toiles au XVIIIe siècle, des services sont dressés par roulement, assiettes et terrines à leur place, comme on les employait. C'est là que le petit feu redevient ce qu'il était, non pas une technique mais une manière de recevoir.

Dans les demeures anciennes que 1894 Property présente à Marseille et en Provence, c'est souvent la salle à manger qui en a gardé le plus de mémoire.

Sources : Wikipédia, Faïence de Marseille ; Wikipédia, Veuve Perrin ; Grande Encyclopédie Larousse, notice faïence ; Plateforme ouverte du patrimoine, ministère de la Culture, notice du musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode ; Wikipédia, Musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode ; Wikipedia, Honoré Savy ; Wikipedia, Château Borély ; Le Grand Pastis, Les riches heures de la faïence de Marseille au musée Borély.

— Photo : Flo P / Unsplash