28 septembre 2026 — La rédaction 1894 Property
Menton, Serre de la Madone : le jardin de Lawrence Johnston renaît
À Menton, la route de Gorbio quitte la mer presque aussitôt. Elle monte, se resserre, longe des murs de pierre sèche, et l'on comprend vite que la Riviera dont il est question ici n'est pas celle des promenades du bord de mer. Au numéro 74, une grille discrète ouvre sur un vallon planté d'oliviers centenaires et de palmiers, où une bastide ocre coiffée d'un belvédère circulaire semble surveiller la descente des terrasses. C'est Serre de la Madone, le jardin que Lawrence Johnston a commencé à dessiner en 1924 et qui sort aujourd'hui d'un des chantiers de restauration les plus ambitieux menés sur un jardin français.
Les 19 et 20 septembre derniers, le site a ouvert ses allées au public pour les Journées européennes du patrimoine, non pas pour montrer un jardin fini, mais pour faire visiter son chantier : huit visites guidées gratuites, réparties sur deux jours, autour des restanques consolidées, des serres historiques et de la villa dont la rénovation vient de s'achever. La dernière phase, celle de la serre chaude, se poursuivra en 2027.
Un Américain devenu anglais, puis mentonnais
Lawrence Johnston naît en 1871 à Paris, dans une famille américaine, et devient sujet britannique avant d'être, comme le résume la Ville de Menton, français de cœur. En juillet 1907, il acquiert pour le compte de sa mère Gertrude Winthrop le domaine de Hidcote, dans les Cotswolds, pour 7 200 livres. Il y invente en quelques années une manière de composer qui fera école : une succession de pièces closes par des haies, chacune avec sa palette et son climat propres, que les Anglais appellent depuis garden rooms. Hidcote entrera au National Trust en 1948, premier jardin d'importance nationale acquis par le fonds dédié aux jardins.
En 1924, Johnston achète au-dessus de Menton une ferme provençale et ses terrasses d'oliviers. Il a derrière lui une réputation établie et devant lui une obsession : cultiver sous un ciel clément les plantes que le climat anglais lui refuse. Le vallon de Gorbio, abrité des vents et exposé au sud, lui offre exactement cela. Pendant quinze ans, il transpose à flanc de colline la grammaire de Hidcote, en la pliant à la pente méditerranéenne. Il y passera l'essentiel de l'année, ne remontant vers l'Angleterre que quelques mois l'été, jusqu'à sa mort en 1958.
Des chambres de verdure taillées dans la restanque
Ce qui rend Serre de la Madone singulier tient à ce déplacement. À Hidcote, les chambres de verdure s'alignent sur un terrain presque plat. À Menton, elles épousent les restanques, ces terrasses de culture que les paysans ont arrachées à la colline siècle après siècle. Johnston ne les efface pas : il les habille. Chaque niveau devient une pièce, fermée par un mur bas ou une haie, ouverte par une percée sur le vallon, et reliée à la suivante par un escalier de pierre. La cour des mandariniers conserve sa calade, ce pavage de galets posés de chant qui est la signature des sols provençaux. Un bassin double occupe le centre de la composition.
Le vocabulaire végétal, lui, vient du monde entier. Johnston collecte, échange et fait venir des plantes rares pour les acclimater sur ses terrasses, et le résultat tient de l'inventaire de voyageur. Un chêne tropical de l'Himalaya, deux Podocarpus aux feuilles en faucille, deux Washingtonia filifera, un grand Magnolia delavayi venu du Yunnan, un Nolina mexicain : la liste établie par la Ville de Menton donne le ton. Autour, des cactées, des fougères, des figuiers, des papyrus et des nénuphars, et une rareté comme Hechtia tillandsoides.
Un jardin d'acclimatation n'est pas une collection : c'est une hypothèse climatique tenue sur plusieurs générations.
Le Conservatoire du littoral, propriétaire des lieux depuis 1999, décrit un site de 8,4 hectares dont un tiers seulement relève de l'exotisme. Les deux autres tiers sont de la forêt méditerranéenne et des restanques d'oliviers — c'est-à-dire du paysage mentonnais ordinaire, conservé tel quel. L'équilibre est précisément ce qui fait la valeur du lieu : le rare y est posé sur l'ordinaire, jamais à sa place.
L'eau, matière première du jardin sec
Sur un versant calcaire exposé plein sud, la question n'est pas de planter mais d'arroser. Johnston l'a traitée en ingénieur autant qu'en jardinier. Douze citernes ont été construites ou modernisées sur le domaine, offrant près de 1 000 mètres cubes de réserve, et un réseau de bassins et de fontaines distribue l'eau de terrasse en terrasse par simple gravité. Les ouvrages de retenue des terres ont été renforcés dans le même mouvement.
Ce système hydraulique est aujourd'hui au cœur du chantier. Il ne s'agit pas d'un décor : sans lui, les collections ne passent pas l'été. Sa remise en état figure, avec la stabilisation des terrasses et la restauration des serres, parmi les trois objectifs affichés par les gestionnaires — sécuriser, réhabiliter, revitaliser.
Deux millions d'euros et une longue liste d'urgences
Le jardin est classé au titre des Monuments historiques depuis 1990 et porte le label Jardin remarquable. Il a été acheté en 1999 par le Conservatoire du littoral avec le concours de la Ville de Menton, du département des Alpes-Maritimes et de la Fondation EDF, puis jumelé en 2000 avec Hidcote, une première entre deux jardins européens. Depuis 2022, il est géré conjointement par la Ville et l'Association pour la sauvegarde des jardins d'exception du Mentonnais.
Le financement s'est construit par strates. En 2025, le site est retenu par la Mission Patrimoine portée par Stéphane Bern et reçoit 300 000 euros du Loto du patrimoine. La Fondation du patrimoine ouvre en parallèle une souscription dont l'objectif est fixé à 120 000 euros, fléchée vers la restauration de la serre chaude et de la serre de multiplication, des dispositifs de captage d'eau, des fontaines et des bassins, des statues et des pergolas. Au total, plus de deux millions d'euros ont été mobilisés par l'association gestionnaire. Trois des collections botaniques du jardin sont labellisées au niveau national.
Les chiffres de fréquentation rappellent l'échelle réelle du lieu : un peu plus de 8 000 visiteurs par an, et près de 3 000 enfants accueillis en ateliers pédagogiques. Serre de la Madone n'est pas un site de masse, et sa restauration ne vise pas à le rendre tel. Le Conservatoire du littoral prévient d'ailleurs que la visite se mérite : la pente, ici, n'est pas négociable.
Ce qu'un jardin restauré finit par dire
Menton compte une constellation de jardins d'exception, héritée de l'époque où les hivernants britanniques et russes faisaient du littoral un laboratoire botanique. Serre de la Madone occupe dans cet ensemble une position particulière : ni villa d'apparat, ni parc public, mais œuvre d'un seul homme, pensée comme une suite de pièces et tenue pendant trente ans par une main unique. Ce genre de jardin ne se restaure pas comme on ravale une façade. Il faut retrouver des espèces disparues, refaire circuler l'eau, rouvrir des percées que les arbres ont refermées, et accepter que le résultat ne soit visible qu'à l'échelle de la décennie.
C'est peut-être ce qui rend le chantier mentonnais intéressant au-delà du cercle des amateurs de botanique. Il rappelle qu'un terrain en pente, des murs de pierre sèche et un réseau de citernes constituent un patrimoine aussi réel qu'un bâti, et qu'ils demandent le même soin. Les propriétés que 1894 Property présente sur la Côte d'Azur et en Provence portent souvent cette même mémoire de restanques et d'eau conduite à la main.
Sources : Conservatoire du littoral, fiche du site Serres de la Madone et actualité « Lancement du centenaire du Jardin Serre de la Madone » ; Ville de Menton, présentation du jardin Serre de la Madone ; Fondation du patrimoine, projet « Jardin Serre de la Madone à Menton » ; Serre de la Madone, page « Gestion et restauration » ; Radio Fréquence Méditerranée, « Journées européennes du patrimoine 2026 — Serre de la Madone dévoile les coulisses de sa renaissance » ; National Trust, « The history of Hidcote ».
— Photo : Antonio Groß / Unsplash