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Salernes : la tomette provençale et l'échéance de 2028

16 octobre 2026 — La rédaction 1894 Property

Salernes : la tomette provençale et l'échéance de 2028

Il y a des matériaux que l'on reconnaît avant de savoir les nommer. Le sol de terre cuite en fait partie : une teinte qui glisse du rose au brun selon l'heure, une surface qui reste fraîche quand la maison chauffe, un très léger creux sous le pas là où l'on passe depuis cent ans. En Provence, ce sol porte un nom et une adresse : la tomette, et Salernes, dans le haut Var, entre Dracénie et Verdon.

La commune a fait de l'argile son métier au point que l'image d'Épinal s'y trompe. On croit la tomette définie par sa forme ; elle l'est par un savoir-faire. Et ce savoir-faire tient aujourd'hui à peu de choses : sept fabriques, une carrière en activité, et une autorisation administrative qui arrive à échéance en 2028.

Une argile rouge, une rivière et des forêts

Salernes n'a rien inventé : elle a utilisé ce qu'elle avait sous les pieds. Des gisements d'argile chargée en fer, d'où vient le rouge. Une rivière, la Bresque, pour l'eau et pour la force motrice. Et l'une des couvertures forestières les plus denses du pays — le Var partage ce rang avec les Landes — pour alimenter des fours au bois. Trois ressources au même endroit : la géographie a fait la moitié du travail.

Le reste est affaire de gestes. L'argile est extraite, délayée en barbotine, mise en forme, séchée, puis cuite. Les céramistes du XIXe siècle y ajoutent une trouvaille décisive : l'engobe, une mince couche d'argile appliquée avant cuisson, qui ferme la surface du carreau, le rend moins poreux et beaucoup plus facile à entretenir. Un détail de quelques dixièmes de millimètre qui transforme un produit rustique en sol de maison.

La terre y est travaillée bien avant les fabriques. Les fouilles de Font-Brégoua, sur la commune, ont livré des pièces dont les plus anciennes sont datées d'environ sept mille ans ; elles sont aujourd'hui présentées dans la salle de paléontologie et d'archéologie du musée local. Entre ces tessons néolithiques et les carreaux empilés sur les palettes d'aujourd'hui, c'est la même argile.

Ce que le mot « tomette » ne dit pas

Le mot vient du français régional méridional et désignait, à l'origine, un petit carreau de terre cuite sans forme arrêtée. L'hexagone, que l'on rapproche volontiers des alvéoles d'une ruche, n'est donc pas la signature de Salernes : il est un format parmi d'autres, devenu si familier qu'il a fini par passer pour la définition. Le format traditionnel mesure 10,5 centimètres de côté, en rouge ; les ateliers en déclinent aujourd'hui de nombreuses dimensions et de nombreuses couleurs.

L'origine du métier reste, elle, un faisceau d'indices plutôt qu'une date. Selon Sophie Magnier, directrice adjointe du musée Terra Rossa, des faïenciers de Moustiers se seraient installés à Salernes à la fin du XVIIIe siècle. C'est au début du XIXe que la commune, assise sur ses gisements d'argile rouge, se met à produire ces carreaux en série et en fait sa spécialité. Le sol se répand alors dans la plupart des constructions de la région, de Nice à Marseille.

On croit la tomette définie par sa forme ; elle l'est par un savoir-faire.

Quarante usines, puis sept

Le succès tient à une qualité très prosaïque : la terre cuite garde la fraîcheur longtemps. Cet avantage, conjugué à l'arrivée du chemin de fer, ouvre à Salernes des marchés lointains — les colonies françaises, l'Amérique latine. À la fin du XIXe siècle, la commune compte une quarantaine d'usines. On estime à quelque quatre cents millions le nombre de tomettes sorties des fabriques salernoises avant la Première Guerre mondiale.

Puis la courbe s'inverse. Les deux guerres fragilisent la filière ; les goûts changent et vont au travertin, au bois, au carrelage émaillé des potiers de Vallauris ; la production industrielle italienne s'installe sur les prix. Au début du XXe siècle, Salernes comptait cinquante-trois fabriques de tomettes. Il en reste sept.

Celles qui tiennent ont toutes choisi une bifurcation. Carrelages Trichard, fondée en 1850 et dirigée par Pierre Trichard, qui travaille avec son fils Alexandre, emploie huit salariés et s'est diversifiée dans le carrelage émaillé. Alain Vagh Céramique, labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant et conduite par Vincent Vagh avec ses fils Ernest et Adonis, a misé sur la lave émaillée. Les fabricants se sont regroupés dès 1968 au sein d'un groupement d'intérêt économique, aujourd'hui présidé par Pierre Trichard et réunissant cinq entreprises — une structure ancienne, qui dit assez combien la filière sait qu'elle est petite.

Un musée installé dans une fabrique du XIXe siècle

Il arrive qu'une ville confie son histoire à un bâtiment plutôt qu'à un discours. À Salernes, c'est une ancienne fabrique de céramique du XIXe siècle, en activité jusqu'à la fin du siècle dernier, qui est devenue Terra Rossa, Maison de la céramique architecturale. L'ensemble, 3 800 mètres carrés, a été dessiné par Jean-Michel Wilmotte ; les jardins sont de Jean Mus. Le parti est clair : conserver les traces de l'usine et les tenir dans une écriture contemporaine, sans reconstitution ni nostalgie.

Le fonds permanent présente plus de deux mille carreaux décorés, du Moyen Âge au siècle dernier, issus de la collection Benoît Fay acquise par la commune. Une salle reconstitue les ateliers de tomettes du XXe siècle, avec leurs machines et leurs gestes. À côté, la programmation temporaire, annuelle depuis 2010, a inauguré avec des céramiques de Daniel Buren et montré depuis des pièces de Zao Wou-Ki, Karel Appel, Lucio Fontana ou Wifredo Lam. Le lieu fait donc deux choses à la fois : il garde la mémoire ouvrière d'une commune de fabriques, et il rappelle que la céramique a été, pour une partie de l'art du XXe siècle, un matériau de premier plan.

Ce qui se décide avant 2028

La terre cuite est revenue à la mode dans les années 2000. La crise de 2008 a coupé l'élan ; la tomette est repartie à partir de 2016, portée par une demande qui cherche des matériaux naturels, durables et thermiquement intéressants. Elle se vend autour de cent euros le mètre carré, s'installe surtout dans la construction neuve — moins dans la rénovation — et représente, depuis trois ans, un tiers du chiffre d'affaires d'Alain Vagh Céramique. Les institutions s'y remettent aussi : le sol du musée des Beaux-Arts de Draguignan a été refait dans ce matériau.

Reste la question du sous-sol. Les réserves d'argile, à Salernes, sont abondantes. Mais l'autorisation d'exploitation de la seule carrière en activité arrive à échéance en 2028, et son renouvellement pour trente ans est chiffré à quatre-vingt mille euros — une somme que les petits fabricants ne peuvent pas porter, explique Pierre Trichard. Une filière qui a traversé deux siècles, deux guerres et une concurrence industrielle se retrouve suspendue à une procédure administrative. C'est peut-être la leçon la plus juste que donne Salernes : un savoir-faire ne meurt presque jamais de son art, il meurt de ses conditions matérielles.

Dans les bastides et les maisons de village que 1894 Property présente, ce sol-là est souvent la première chose que l'on remarque après la lumière.

Sources : Var-information / mesinfos, « La tomette, marque de fabrique de Salernes » et « La tomette de Salernes, héritage d'un savoir-faire remis au goût du jour » ; Terra Rossa, Maison de la céramique architecturale de Salernes ; Dracénie Provence Verdon Tourisme, « Salernes, terre de céramique » ; Comité régional de tourisme Provence-Alpes-Côte d'Azur, fiche du musée Terra Rossa ; Var Actu, « Terra Rossa à Salernes, un musée d'exception dédié à la céramique architecturale et à la mémoire ouvrière ».

— Photo : Haberdoedas / Unsplash